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La tenue

4/1/2026

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Quand on parle de “tenir” dans les campagnes, on ne parle jamais d’un concept abstrait. Ce n’est pas une idée, ni une métaphore, ni une manière élégante de parler de chance ou d’argent. C’est un mot de survie. Et surtout, le français paysan parlait très peu de chance, encore moins d’abondance. Il parlait de ce qui tient et de ce qui ne tient pas. C’était une façon directe de dire si la vie, le travail, la maison, l’argent ou les relations pouvaient durer ou non.

Dire “ça tient” signifiait que quelque chose restait, durait, ne fuyait pas. Dire “ça tient pas” voulait dire l’inverse, sans jugement moral, sans analyse psychologique. Le travail ne tient pas, l’argent ne tient pas dans cette maison, ici ça ne tient plus. C’était factuel. On constatait. 
Et quand on constatait que ça ne tenait pas, on n’allait pas chercher des explications
compliquées : on resserrait.
On disait aussi très souvent “ça se tient” ou “ça se défait”. Là, il ne s’agissait plus d’un élément isolé, mais d’un ensemble. Le travail, la maison, les relations, le rythme de vie. Quand tout se tenait, on savait que l’ensemble était cohérent. Quand tout se défaisait, on ne demandait pas pourquoi, on constatait que quelque chose s’était desserré, et qu’il fallait refermer.

Une expression ancienne revenait souvent, et elle est essentielle pour comprendre les rituels au pain : “ça garde rien”. On disait d’une maison qu’elle ne gardait rien, que l’argent passait mais ne restait pas. Le lieu était alors perçu comme un corps poreux. Ce n’était pas la faute des gens. Ce n’était pas une punition. C’était une question de tenue. C’est exactement pour cela que les rituels parlent de retenue, et non d’attraction.
On utilisait aussi un langage de courant. On disait que ça coulait, que ça filait, que tout s’en allait. L’argent ici, ça coule. Tout file. C’était une image hydraulique, très concrète. Ce qui coule trop vite ne nourrit pas. Ce qui est retenu fait vivre. Dans ce langage-là, il n’y avait pas de manque, seulement des écoulements mal réglés.

Et puis il y avait une expression plus rare, mais fondamentale, presque sorcière dans son 
usage : “y a pas de prise”. Rien ne prend. Ici, ça prend pas. Prendre, dans ce contexte, ne voulait pas dire saisir ou voler, mais s’ancrer, s’installer, faire souche. Un rituel au pain vise toujours à redonner de la prise, jamais à ajouter quelque chose par-dessus.
Si ce vocabulaire est si central, c’est parce que le monde paysan ne raisonnait pas en termes de réussite ou d’accumulation. Il raisonnait en durée. Un paysan ne voulait pas plus.
Il voulait que ça tienne l’hiver, que ça se garde, que ça résiste aux coups durs, que ça nourrisse sans épuiser. Si la réponse était non, on ne cherchait pas à attirer davantage. On fermait, on resserrait, on retenait.

C’est pour cela que le pain est central dans ces rituels. Le pain est lourd, lent, fermenté, conservable, nourrissant dans la durée. Implicitement, en patois, le pain tient la vie. Alors on donne du pain à ce qui fuit, on cloue le pain pour bloquer, on enterre le pain pour fixer. Ce n’est pas symbolique. C’est cohérent.

Quand, dans les rituels, je parle de ce qui tient, de retenir, de fermer les fuites, en langage 
de campagne cela veut simplement dire : que ce qui vient reste, et que ce qui n’a pas à rester s’en aille. Ni plus, ni moins.

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Et ce langage, on le retrouvait partout, sous des formes différentes mais avec une logique identique. En Auvergne, on disait “òu tèn” pour dire que ça tient, que ça dure, que la maison tient malgré le froid, la pauvreté ou les coups. Quand ça ne tenait pas, on disait que tout s’échappait, que rien ne pouvait se garder, que la maison ne gardait pas l’argent. Prendre signifiait faire racine, tenir l’hiver, et quand on disait que rien ne prenait, c’était un constat grave.

​En Limousin, on parlait de ce qui se tient et de ce qui se défait. Quand tout se défaisait, on constatait que tout virait, que l’argent passait mais ne gardait pas. La différence entre passer et rester était centrale. On parlait de prise comme d’un ancrage réel, et quand il n’y avait pas de prise sur cette terre, on savait que rien ne pouvait durer.

En Bretagne rurale, le verbe tenir signifiait soutenir, maintenir. Une maison qui tenait bien était une maison qui retenait. Quand rien ne restait, on disait que tout partait, que l’argent s’en allait. La notion de prise, d’accroche, de tap, était fondamentale. Sans tap, rien ne se fixait.

Dans le Sud-Ouest, on retrouvait la même logique. Ce qui tient, ce qui ne tient pas, ce qui demeure ou ce qui s’en va. La maison qui ne garde rien, l’argent qui passe mais ne reste pas. Là encore, la presa, la prise, était le mot-clé. Sans prise, pas de tenue.

Dans tous ces patois, on parlait d’écoulement plutôt que de manque, de tenue plutôt que de réussite, de prise plutôt que de désir. L’argent, le travail, la chance étaient vus comme des courants. S’ils ne tenaient pas, on ne demandait pas plus. On fermait, on resserrait, on donnait de la prise.

C’est pour cela que, quand un rituel dit “que ce qui vient tienne”, en langage de campagne cela se comprend immédiatement comme que ça reste, que ça dure, que ça ne s’en aille pas, que ça fasse souche. C’est une logique radicalement non moderne, sans visualisation, sans intention mentale, sans projection. Juste de la tenue.
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